Lhamo Tso – Un post de blog

L’Histoire d’une Femme Tibétaine Forte

Par Wangpo Tethong, Directeur exécutif d’ICT Europe

Je pense qu’il vaut la peine de raconter l’histoire d’une femme qui a perdu son père alors qu’elle était enfant, a grandi comme fille de fermier dans l’extrême est du Tibet, et a parcouru un long chemin – de la vente de beurre dans les rues de Lhassa et de pain à Dharamsala à la campagne menée à travers le monde pour obtenir la libération de son mari emprisonné.

En mars, Lhamo Tso est retournée aux Pays-Bas pour la première fois depuis de nombreuses années. Elle s’était rendue en Europe pour la dernière fois en 2010, voyageant de ville en ville, rencontrant des responsables politiques, des ONG et des soutiens, afin de solliciter la solidarité pour son mari, Dhondup Wangchen. Celui-ci avait été arrêté pour avoir réalisé un documentaire sur les dures réalités du Tibet à l’approche des Jeux olympiques de Pékin en 2008 – un film qui allait transformer leur vie privée en cause internationale.

Libéré en 2014, ce n’est qu’à Noël 2017 qu’il atterri finalement à San Francisco, où Lhamo Tso s’était installée entre-temps. Après près de dix ans de séparation, ils sont enfin réunis – mais pas de la façon qu’elle avait imaginée autrefois. Les années passées loin l’un de l’autre ont laissé des traces. « Nous avons vécu séparés pendant presque dix ans », confie-t-elle. « Bien sûr, nous avons tous les deux changé. »

Le coût émotionnel de ces années est difficile à décrire. Elle se demande souvent comment sa propre vie – et celle de leurs quatre enfants – aurait évolué si les événements avaient pris une autre tournure. L’arrestation de son mari n’a pas seulement bouleversé sa situation ; elle a transformé son identité même.

Pour autant, elle refuse de présenter son parcours comme une soudaine découverte de soi. Au moment de l’arrestation de son mari en 2008, elle était dans le milieu de la trentaine – indépendante d’esprit, déterminée, peu encline à céder facilement aux attentes qu’on placait en elle. Elle n’a jamais accepté l’idée que le mariage implique l’obéissance, ni que la dignité d’une femme doive dépendre de la conformité. Lorsqu’on lui a plus tard conseillé, par souci de discrétion, de s’habiller de manière plus sobre en tant qu’épouse d’un « héros tibétain », elle a écouté poliment – et refusé ce conseil. Elle s’en souvient avec colère : « Ces chemises et pantalons m’ont été donnés par l’un de mes beaux-parents. Des vêtements de seconde main. Pourquoi juger une personne sur ce qu’elle porte ? »

Sa vie bascule en août 2008, lorsque deux militants tibétains venus de Suisse lui montrent sur un ordinateur portable un documentaire clandestin de 25 minutes, filmé en secret par son mari quelques jours avant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin. Son inquiétude est alors transformée en certitude. Sans nouvelles de son mari depuis des semaines, elle comprend désormais pourquoi: il a dû être arrêté. Elle se voit remettre un DVD à visionner à nouveau avec sa famille et on lui demande son accord pour rendre le film public. Un terrible dilemme – devait-elle respecter la volonté de son mari de diffuser le documentaire, ou le protéger de la torture, d’une longue peine de prison et de nouvelles souffrances ? Elle a choisi de respecter sa volonté et a donné son accord.

À l’époque, Lhamo Tso vivait à McLeod Ganj, à Dharamsala en Inde, où elle gagnait sa vie en cuisinant et en vendant du pain. Sa journée commençait à une heure du matin, lorsqu’elle pétrissait la pâte dans l’obscurité. À cinq heures, elle gravissait la route escarpée avec des paniers sur le dos pour vendre aux familles tibétaines. Un travail dur mais stable. Elle n’avait pas reçu d’éducation formelle, mais elle avançait avec une confiance tranquille – optimiste, résiliente, habituée à affronter les difficultés. Puis, soudainement, avec la disparition de son mari, on attendait d’elle qu’elle prenne la parole devant le monde.

Sa première conférence de presse à Delhi reste gravée dans sa mémoire. La mousson avait inondé les rues. Les journalistes s’étaient rassemblés. La pression était écrasante. Elle connaissait son objectif : exiger la libération de son mari. Mais comment commencer ? Où poser les mots ? Comment former des phrases lorsque toute sa vie venait de s’effondrer ? Submergée par l’émotion, elle s’est effondrée devant les caméras. Sa santé s’est dégradée ; elle a perdu du poids, la dépression a suivi. Avec le soutien de sa nièce Sonam Wangmo, qui a quitté l’école pour la forcer à s’alimenter, elle a lentement retrouvé des forces. Au final, c’est l’amour qu’elle portait à son mari, et la responsabilité profonde qu’elle ressentait en tant qu’épouse et mère de jeunes enfants, qui l’ont relevée. Mais cette transformation n’a pas été immédiate. Elle a essayé, échoué. Il a fallu du temps. Mais elle était portée par la conviction que raconter l’histoire de Dhondup, parler de ses enfants et d’elle-même toucherait le cœur des gens.

Elle a développé sa propre manière de s’exprimer – directe, personnelle, sans fioritures. Les gens l’écoutaient lorsqu’elle évoquait ses souvenirs de son mari, mais aussi ses peurs, sa solitude et ses responsabilités. Ce faisant, elle a brisé un tabou discret : l’expression publique de la vulnérabilité est rare dans la société tibétaine. Mais de nombreuses jeunes femmes tibétaines se sont senties inspirées par son exemple, et leurs retours l’ont convaincue qu’elle était sur la bonne voie. Au Tibet, dit-elle, personne ne lui aurait demandé de s’exprimer sur des questions d’importance publique. Elle était, selon ses propres mots, une « femme sans instruction ». Pourtant, en racontant son histoire personnelle, elle a attiré l’attention sur celles qui sont souvent invisibles : les épouses et les enfants de prisonniers politiques. Leur souffrance fait rarement la une. Leur traumatisme persiste dans le silence.

Aujourd’hui, à San Francisco, Lhamo Tso et son mari dirigent une crèche privée pour les familles tibétaines immigrées. Ce projet a réuni la famille. Les enfants y parlent tibétain ; ils apprennent des chants, des coutumes et des récits de leur héritage culturel. Lorsque les enfants l’appellent « Genla » – terme tibétain pour « enseignante » – elle sourit. Elle n’a pas de formation officielle, mais elle assume ce rôle avec fierté. La responsabilité et le sens du devoir, pense-t-elle, ne sont pas donnés par des diplômes. Ils naissent de l’expérience. Sa vie a été façonnée par des forces hors de son contrôle – la répression politique, l’exil, la séparation. Mais dans ces contraintes, elle a tenu à une chose : le droit de choisir sa propre voie. « Toute femme », dit-elle, « tibétaine ou non, devrait être encouragée à prendre ses propres décisions et à vivre la vie qu’elle estime juste pour elle. »

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